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“Le bénévolat dans les musées, ça ne se fait pas !”

🎙Entretien avec Anna Gianotti, département la recherche et de l’enseignement, Musée du Quai Branly — Jacques Chirac


Cette interview fait partie d’une série d’entretiens avec de multiples parties-prenantes des musées qui parlent avec leur propre voix, sans représenter officiellement leurs institutions. Les mêmes questions sont posées et ont pour but de dessiner une palette d’opinions sur le rôle et l’impact social des musées en France et dans le monde. Si vous souhaitez proposer un intervenant ou enrichir ce corpus, envoyez un petit message !


MUSEI.ON : À quoi sert un musée ?

Anna Gianotti : Le musée sert avant tout à montrer le patrimoine, les œuvres classiques ou contemporaines, à les protéger et à les conserver. Mais je pense aussi qu’il sert à éduquer le public et à créer de la curiosité, sur des œuvres pas ou peu connues.

Par exemple, pour les collections des anciens Musée de l’Homme et Musée National des Arts d’Afrique et d’Océanie, qui étaient peu visitées et peu mises en valeur. L’ambition du Quai Branly a été de partager ces univers en les mettant en scène, en évitant les longues descriptions, en choisissant une scénographie plus sombre, qui fait plonger les gens dans l’émotion, vers des zones géographiques qui n’étaient pas l’Europe.



On observe aussi que le Musée attire des visiteurs qui descendent de pays d’Afrique ou d’Océanie, à des générations plus ou moins éloignées. Ils viennent découvrir ici des objets qui ont peut-être été utilisés par le père, le grand-père ou la grand-mère, et dont ils ignoraient eux-mêmes la signification ou l’usage.

Et quel peut être l’impact sur ces visiteurs ? Je ne peux pas parler pour eux, mais je pense que cela crée un autre lien avec leur culture, avec leurs ancêtres, des choses qu’on ne leur enseigne pas à l’école, parfois même pas nécessairement à la maison. Parmi nos collections anciennes et contemporaines, une partie vient de l’époque coloniale, comme le montre l’exposition Peintures des lointains. Qu’elles aient été ramenées au cours de différentes “missions” ou “explorations”, ou produites par les artistes qui y participaient, fascinés par les couleurs nouvelles ou l’intensité de la la lumière, elles sont là aujourd’hui.

Le Quai Branly-Jacques Chirac est un “Établissement Public”, est-il grand public ? L’institution “musée”, tel qu’elle a été créée a suscité une forme d’élitisme. Il y avait les gens qui allaient au musée, qui avaient les moyens intellectuels et les connaissances pour “comprendre” les œuvres ; et puis il y avait les autres, qui se disaient “ce n’est pas pour moi, je n’ai pas fait d’études”. Les réflexions de Bourdieu à cet égard sont encore intéressantes.

Le musée d’aujourd’hui commence à s’ouvrir à des gens qui ne se pensaient pas capables ou pas concernés.

Au Quai Branly, on en est pas encore au niveau du “Musée du Futur”, mais en abordant certains thèmes, on commence à s’ouvrir à des gens qui ne se pensaient pas capables ou pas concernés. On promeut d’ailleurs cette ouverture grâce à nos actions culturelles à destination de publics spécifiques.

Quel est le rôle du département de la recherche, où vous travaillez ? Un département de recherche travaille typiquement avec la restauration et la conservation, mais au Quai Branly, le “département de la recherche et de l’enseignement” est aussi un moyen de diffuser les connaissances scientifiques et anthropologiques, non seulement sur les objets du Musée mais de contribuer à la recherche au niveau international.

Si je devais mentionner une communauté active autour du musée, c’est évidemment la communauté scientifique.

Nous n’avons pas de laboratoire de recherche à proprement parler, mais nous accueillons 8 boursiers par an qui travaillent ici et présentent leurs recherches pendant leur séminaire de fin d’année. Ils proposent aussi sujets et intervenants de colloques. D’ailleurs, si je devais mentionner une communauté active autour du musée, c’est évidemment la communauté scientifique. Nous animons 12 colloques par an, qui font se rencontrer anthropologues et historiens de l’art d’autres institutions, universités et grandes écoles, musées, en France comme à l’étranger. Ce sont des moments de collaboration, de rencontre, d’étude, d’échange de savoir. C’est toujours l’occasion de faire avancer la recherche et naître d’autres projets. Mon but c’est d’élargir cette communauté lors de ces colloques pour diffuser la connaissance non seulement auprès de cette communauté mais aussi auprès de curieux. C’est pour ça qu’on fait appel à des artistes visuels et des performeurs.

Qu’est-ce que le curieux apprend lors de ces colloques ? Il ouvre son horizon à d’autres cultures, aux travaux et fouilles archéologiques… Mais il est surtout encouragé à dresser les correspondances entre les cultures, pour comprendre les phénomènes contemporains, par exemple les passerelles entre l’anthropologie, l’art, la performance artistique. De plus en plus de professionnels du tourisme, de photographes ou d’artistes font appel à des anthropologues ! Pour mieux comprendre ce qu’ils sont en train de photographier ou de représenter.

De plus en plus de professionnels du tourisme, de photographes ou d’artistes font appel à des anthropologues !



S’il y avait des bénévoles au Quai Branly, que feraient-ils ?

J’en parlais récemment avec les équipes. Le bénévolat, ce n’est pas une tendance française, ça ne se fait pas ! Pour des questions d’assurance mais pas seulement.

Si on a les budgets, on prend des stagiaires ou des services civiques. Un bénévole doit être encadré, il ne peut pas participer au montage d’expo, transporter des œuvres ni même aider à l’organisation d’un colloque… On est dans une structure avec des engrenages compliqués ! Je pense que le système anglo-saxon fait beaucoup plus appel aux bénévoles.

Le bénévolat, ce n’est pas une tendance française, ça ne se fait pas !

Mais il existe évidemment les offres classiques : Pass adultes (entrée libre au Musées, réductions en boutique…) ou Société des Amis (soutien aux acquisitions, dîner et rencontres les scientifiques, etc…).


Donc personne ne donne de son temps au Musée ?

Chez nous en réalité le seul exemple, ce sont les parrains et marraines qui aident à encadrer des groupes des ateliers nomades. Certains mécènes vont aussi bien au-delà que donner de l’argent. Ils s’impliquent à fond, visitent les ateliers de restauration, invitent leurs amis ou clients, font visiter les expositions, organisent des événements au Musée où ils font venir leur propre communauté… Je trouve cet engagement plus important et enrichissant pour eux comme pour nous. Quand on organisait les résidences Photoquai, un mécène était même très content de faire partie du comité de sélection des photographes soutenus !


Dans quelle mesure le Musée du Quai Branly — Jacques Chirac s’ouvre-t-il à la participation ou contribution des publics ?

Le souhait de la direction des Publics serait de créer un Comité de visiteurs avec des missions multiples, dont co-créer 3 rencontres. En tout cas, si on le fait, c’est pour qu’il ait vraiment un pouvoir de décision, pas juste pour faire bien.

Mais une communauté devrait pouvoir s’exprimer. Le plus grand lieu de contribution pour l’instant, c’est les réseaux sociaux. La communauté virtuelle est jeune, s’exprime et donne sont avis sur le Musée. La page facebook des before est la plus active, événements, interventions d’artistes… Et il y a de plus en plus de followers sur instagram et twitter…

Mais le Quai Branly réfléchit à récupérer les avis des citoyens, sous forme d’études, qui évitent le politically correct pour être vraiment effectives.

Après, sur une participation financière, on a eu la campagne de crowdfunding pour refaire le mur végétal, qui fut un énorme succès qui a dépassé toutes attentes. Les gens étaient ravis de pouvoir participer, de s’investir, même à hauteur de 10 euros ! Tu fais partie de quelque chose qui est visible, tu amènes la nature dans la ville, ton nom est quelque part.


Quelles sont pour vous les institutions qui incarnent le renouveau de la forme muséale aujourd’hui ?

J’ai vraiment aimé le Phi Center de Montréal. C’est un centre culturel assez avant-gardiste, dédié aux arts visuels, au digital, à la 3D… mais pas que pour les effets spéciaux ! C’est un lieu de rencontre, un lieu interactif, de musique, de littérature, immersif, vivant… ils invitent des conférenciers, il y a des concerts, des projections de courts-métrages.. J’ai tout visité, j’ai tout fait !

Pour moi la mission du musée, c’est de te mettre face à tes émotions, te choquer, te mettre mal à l’aise, te fasciner, te donner envie de connaître plus et même te donner envie de créer.

On a pas ça à Paris. Je trouve qu’on a encore la sensation de devoir “appartenir” au monde de l’art contemporain conceptuel presque indéchiffrable. “Il faut aimer” parce que c’est de l’art contemporain, même si ça ne me touche pas du tout. Au Phi Center j’étais curieuse alors que parfois dans les musées d’art contemporain, je me sens étouffée.


Pour moi la mission du musée, c’est de te mettre face à tes émotions, te choquer, te mettre mal à l’aise, te fasciner, te donner envie de connaître plus et même te donner envie de créer. Moi j’aime la peinture, je vais peindre le samedi, eh bien le musée, c’est ma source d’inspiration, j’en ai besoin.

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